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"Survivre à Auschwitz", entretien avec l’historien Tal Bruttmann
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Le point de départ de l'exposition « Survivre à Auschwitz » est une photographie précise, conservée par le Mémorial de la Shoah et prise dans les semaines qui ont suivi la libération du camp. On y voit seize rescapés réunis sous une bannière intitulée « Parti communiste français Section des camps d'Auschwitz et Birkenau ». Familier de l'exercice, Tal Bruttmann a été sollicité par le MDR&D pour accomplir un véritable travail d'enquête. Ce rôle a été partagé avec Claire Leger, chargée des collections au musée, qui, de son côté, a entrepris de contacter les descendants de ces survivants. Ensemble, ils ont remonté le fil de la donation Schulz-Frydman, analysant une multitude de documents accumulés sur plusieurs décennies.
Lorsque l'Armée rouge entre dans le complexe concentrationnaire d’Auschwitz, des milliers de prisonniers ont été abandonnés par les SS. C'est dans ce huis clos de l'immédiat après-guerre que s'inscrivent les seize rescapés de la photographie. Pour la plupart engagés dans la mouvance de la Résistance communiste avant leur déportation, ces survivants ont choisi de rester temporairement dans le camp afin d'aider à soigner et encadrer les autres déportés en attente d'être rapatriés.
« Au-delà de leur engagement politique, ces seize personnes partagent un point commun fondamental : l'agentivité », explique Tal Bruttmann. « Ce concept désigne la capacité des individus à être maître et acteur de leur propre existence, à agir de façon intentionnelle sur leur environnement plutôt que de subir passivement les événements. En choisissant d'organiser la survie et l'entraide au sein même du camp libéré, ces rescapés s'affirment comme des sujets autonomes, capables de choix conscients au milieu du chaos. »
Le rôle de l'historien a été d'éplucher les archives pour restituer ces trajectoires et reconstruire l'identité de chacun, afin d’inscrire ces parcours individuels dans la grande Histoire. Quand on demande à Tal Bruttmann si un destin ou un parcours l'a plus particulièrement marqué, il se refuse à isoler une seule figure du reste du groupe :
« Je vous répondrais les seize, pas un seul en particulier ! C'est impossible tant ces seize trajectoires individuelles sont d'une richesse phénoménale. Qu'il s'agisse d'une boulangère de la banlieue parisienne ou d'une couturière de la capitale, toutes deux nées à l'étranger, chaque histoire est unique. Dès que l'on plonge dans ce qu'on appelle en histoire des itinéraires ou des trajectoires, on découvre seize identités d’une richesse incroyable qui entrent en résonance directe avec l'Histoire. »
Le travail face à de telles archives exige de trancher dans une matière brute et dense. Pour Tal Bruttmann, la priorité absolue est restée l’intelligibilité du parcours à travers des choix muséographiques rigoureux :
« Face à une matière historique aussi dense, le plus grand défi a été de faire des choix. En tant que concepteurs, nous sommes confrontés à des questions cruciales : qu'est-ce qu'on choisit, qu'est-ce qu'on retient, qu'est-ce qu'on écarte par manque de place ? Nous avons dû dégager des fils narratifs clairs pour rendre le propos intelligible pour le public, sans pour autant simplifier à l'extrême. L'objectif n'était pas de proposer un cours académique linéaire sur Auschwitz ou sur l'immigration des Juifs en France, mais plutôt de mettre en scène ces trajectoires pour qu'elles s'expliquent en regard les unes des autres. On ne peut pas partir dans toutes les directions, sinon le propos devient totalement inintelligible. »
Les visiteurs peuvent ainsi découvrir ce pan de l’histoire par des dessins, des films, des ouvrages rares, une maquette numérique du complexe concentrationnaire d’Auschwitz et l’installation contemporaine Larmes d’Olga Simón, hommage aux 72 convois partis de France vers Auschwitz-Birkenau. Parmi les œuvres présentées, un délicat cœur en papier, prêté par un musée canadien, témoigne de l’entraide et des liens de solidarité qui ont pu se tisser entre les déportés au sein même des camps nazis.
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